Philippe Barthelet (Paris)
Raynal sous le feu de ses adversaires: l’exemple de Joseph de Maistre

La réception de l’œuvre de l’abbé Raynal, pour la deuxième génération de ses lecteurs, a été contemporaine de ce bouleversement capital des institutions et des mœurs européennes qu’a été la Révolution française. Cet événement majeur dans l’ordre politique et intellectuel entraîna des prises de position tranchées et l’époque étant à la guerre (civile en France, étrangère en Europe) la polémique, soit la guerre des mots, envahit fatalement le champ – que la raison logique et philosophique voudrait dépassionné par nature – du débat d’idées et de l’échange d’opinions.  On s’arrêtera sur le cas particulier de Joseph de Maistre (1753-1821), en qui l’abbé Raynal eut un lecteur rigoureux et un critique implacable. Ses principales œuvres figuraient, lues et annotées, dans la bibliothèque de l’ambassadeur philosophe : l’Histoire philosophique et politique  des établissemens et du commerce des Européens aux deux Indes, dans l’édition Pellet de Genève de 1780, L’Histoire du Stathoudérat (La Haye, 1747), L’Histoire du Parlement d’Angleterre (Genève, 1782). Maistre évoque  Raynal à plusieurs reprises dans ses propres œuvres, l’Essai sur le principe générateur des constitutions et des autres institutions humaines et les Soirées de Saint-Pétersbourg. Au-delà de la polémique (« frénétique », « mécréant », voire « bouffon » sont les épithètes qu’il lui réserve), il est intéressant de noter que, s’agissant principalement de l’Histoire des deux Indes, sa critique est d’ordre théologique et que si Maistre réprouve le principe (ou, selon lui, l’absence de principe) de la démonstration de Raynal, il s’accorde parfaitement sur ses conséquences politiques, l’abolition de l’esclavage en particulier, dont l’auteur de Du Pape fait la marque distinctive de toute politique chrétienne. Ce paradoxe apparent mérite d’être considéré, même si pour Joseph de Maistre la solution passerait par une nouvelle polémique avec Raynal, à ses yeux convaincu d’inconséquence.