Daniel Droixhe (Université de Liège)
Quelle anthropologie dans les 'Deux Indes' ? Arts premiers, langues et cultures des « peuples premiers »

Si la plupart des descriptions de régions colonisées, dans les Deux Indes, comportent un chapitre annonçant une évocation des « mœurs », on n’attendra pas que l’ouvrage fasse une place appréciable à la culture des peuples en question, et particulièrement à ce qu’il est convenu d’appeler les « arts premiers ». On peut cependant s’interroger sur le caractère très largement dépréciatif que revêt cette évocation par rapport à la tradition ethnographique de l’âge classique et à l’actualité de l’évolution esthétique qui se manifestait vers 1770-1780 en Europe, notamment à travers la presse.

Parmi les manifestations culturelles que rencontrait le voyageur chez les populations colonisées qualifiées de plus ou moins « sauvages », l’ornementation corporelle constituait un des premiers objets d’étonnement. Dans l’HDI, le corps de l’étranger est souvent décrit comme foncièrement laid, notamment en raison de cette ornementation. Ainsi, « la couleur de la peau de Africains dégénère en allant vers l’est », y lit-on, et les « figures qu’ils s’impriment sur le front, sur les joues, ajoutent encore à cette laideur naturelle ». Il est vrai que l’HDI, comme Buffon, trouve les Africaines assez belles, surtout sur les « bords du Niger ». Mais la physionomie des habitants de la Côte d’Or, également « assez agréable », « le serait beaucoup davantage, sans l’usage où sont les femmes de se cicatriser le visage, et les hommes de se brûler le front ». On est loin ici de ce qu’inspiraient à Olfert Dapper les peintures et tatouages des Africaines, quand il comparait leur peau à une « étoffe de soie rayée et mouchetée de diverses couleurs qui brillent sur un fond noir ». On sait avec quelle précision Dapper décrit cette ornementation : sans doute de tels détails seraient-ils ici hors-sujet. Mais Buffon porte également, toutes proportions gardées, un regard d’ethnologue quand il traite de la manière dont les « Nègres de Sierra-Leone et de Guinée se peignent souvent tout le corps de rouge et d’autres couleurs ». Voir : Buffon, De l’homme. Prés. Par M. Duchet, postface de Cl. Blanckaert. Paris : L’Harmattan, 2006.

On mentionnera d’autres références de l’HDI à l’apparence et à l’ornementation corporelles de peuples du monde, comme les Caraïbes dont la figure « aurait été agréable », « s’ils n’avaient déparé l’ouvrage de la nature pour se donner de prétendues beautés qui ne pouvaient plaire qu’à eux ». On comparera l’approche française de ces réalités exotiques à celles de certains auteurs anglais ou à l’appréciation que porte la presse allemande sur l’ornementation corporelle des « sauvages ». Ainsi, James Dunbar, dans ses Essays on the history of mankind de 1780, inscrira les « décorations fantastiques » que s’imposent les Hottentots dans des systèmes culturels variés qui leur confèrent une logique et peut-être même leur restituent, dans une certaine mesure, quelque chose de la « dignité » humaine qu’elles dégradent. Mais le compte rendu de l’ouvrage de Dunbar dans le périodique allemand  Historische Litteratur regrettera que l’auteur ait « maltraité » le sujet de l’ornementation corporelle en donnant dans des « lieux communs répétés à l’infini ».

Non moins dépréciatives sont les dix lignes consacrées par l’HDI à la population des Philippines dans les deux premières éditions. Ces « peuples errants » mènent une « vie toute animale ». L’image fournie par Dampier mais surtout par des voyageurs comme Le Gentil de La Galaisière (1779-81) est bien différente (Esprit des journaux, sept. 1781). Ce qui est dit par Raynal de la langue des Philippins trouve peut-être sa source dans la littérature utilisée par La Galaisière.

Le langage constituera un autre volet de l’enquête sur l’image des peuples du monde dans l’HDI. On montrera comment le passage consacré aux langues du Canada, au livre XV, s’inscrit dans la tradition ouverte par Condillac, Maupertuis, etc.

Enfin, on s’interrogera, concernant le livre XI, sur l’information relative à la « sensibilité » des esclaves noirs américains pour la musique  (chap. XXIX de la deuxième édition et XXIII de la troisième).