Kenta Ohji (Kyoto University
Raynal auto-compilateur: le projet d’une « histoire politique » de l’Europe moderne  des Anecdotes historiques à l’Histoire des deux Indes.

Parmi les nombreuses sources dont Raynal se sert pour élaborer l’Histoire des deux Indes, il semble qu’il y en ait une qui n’a pas attiré une attention digne des lecteurs jusqu’à aujourd’hui : il s’agit de l’Ecole militaire, éditée par l’historien lui-même en 1762 après avoir été commandée par le gouvernement. Certes, cet ouvrage de compilation destiné à l’éducation morale des jeunes officiers recueille principalement des anecdotes des guerres terrestres en Europe depuis la Guerre d’Italie (fin XVe siècle) à la Guerre de Sept Ans alors en cours ; le nombre d’épisodes tirés de l’histoire moderne de l’expansion européenne y reste assez modeste. Pourtant, Raynal n’en réutilise pas moins systématiquement ces épisodes dans l’Histoire des deux Indes, en leur faisait subir une série d’opérations destinées à la construction d’une narration historique « philosophique » : parmi ces sources ré-exploitées, on compte Charlevoix, Lafitau, Solis, Pufendorf, Désormeaux, de Thou, de La Clède, Basnage, Œximelin, etc.

De fait, cette pratique de l’« auto-compilation » que l’on trouve entre l’Ecole militaire et l’Histoire des deux Indes se constate aussi dans d’autres écrits de Raynal. D’une part, les mêmes phénomènes se manifestent dans les manuscrits de l’Histoire des Guerres, projet inachevé conçu après 1763, qui réutilise massivement le matériau tiré de l’Ecole militaire, dont il est une version narrative, présentée sous forme d’une généalogie de l’ordre étatique et interétatique dans l’Europe moderne à travers les « progrès des sciences militaires ». Non moins important est le fait que Raynal dans l’Ecole militaire et dans l’Histoire des Guerres ré-exploite amplement son ouvrage de 1753, intitulé Anecdotes historique, dont l’axe central était « La concurrence des Maisons d’Autriches et de Bourbons », du moins pour l’histoire de XVe-XVIe siècles. De même, des fragments de l’Histoire des deux Indes repris à l’Ecole militaire se retrouvent aussi dans les Anecdotes historiques.

Ces « auto-compilations » constantes qui se voient dans le corpus historique de Raynal nous permettent d’inscrire l’Histoire des deux Indes dans le sillage du projet d’une « histoire politique », c’est-à-dire, d’une histoire des relations internationales de l’Europe moderne ; projet personnel que l’historien poursuit dès le milieu des années 1750. Dans cette perspective, l’Histoire des deux Indes doit être considérée comme une généalogie de l’Europe moderne à travers l’expansion des réseaux commerciaux d’échelle mondiale, supplément d’une autre généalogie que l’Histoire des Guerres propose du point de vue militaire. Certes, aux origines du chef-d’œuvre de Raynal, on ne peut méconnaître les impacts majeurs des bouleversements dans les relations internationales que la Révolution diplomatique (1756) et la Guerre de Sept Ans (1756-1763) ont entrainés. Mais l’Histoire des deux Indes n’en constitue pas moins une réponse aux débats philosophiques sur la nature de la modernité en Europe, suscités dès le milieu du siècle par la parution successive de l’Esprit des lois, de l’Encyclopédie et du Discours sur les sciences et les arts. Raynal suivait ces débats de très près, en tant que journaliste des Nouvelles littéraires et du Mercure de France.