Susanne Greilich (Universität Regensburg)
Et moi suis-je sur des roses? - L'Histoire des deux Indes entre
l'historiographie espagnole, leyenda negra et discours anti-colonialiste
Le livre VI de l’Histoire des deux Indes est voué à la description des expéditions de Christophe Colomb et de la conquête du Mexique par les Espagnols. Pour sa relation, Raynal pouvait recourir à plusieurs œuvres d’historiens espagnols, déjà traduites en français à l’époque. Une des sources principales dont s’est servi Raynal pour la composition du livre VI est sans doute l’Historia general d’Antonio de Herrera qui – pour sa part – a intégré dans son histoire les informations données par Las Casas dans son Historia de las Indias, par Díaz del Castillo dans son Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, par López de Gómara dans son Historia general y conquista de México et par Cervantes de Salazar dans sa Crónica de la Nueva España. Les textes desdits historiens espagnols ont inspiré le livre VI de l’HDI, soit par l’intermédiaire d’Herrera – comme il est très probablement le cas pour Diaz del Castillo et Salazar –, soit à la base d’une traduction française du texte original, comme il est le cas pour López de Gómara, dont Raynal reprend parfois presque littéralement des passages. Une autre source très probable est l’Historia de la conquista de México d’Antonio de Solís, qui donne également une description détaillée des événements, de l’expédition de Córdoba jusqu’à l’emprisonnement de Cuauhtémoc, et qui a intégré, pour sa part, des informations données par Herrera, Díaz del Castillo et López de Gómara.
Bien que le livre VI fut alors en grande partie inspiré par l’historiographie hispanophone, le texte s’inscrit également dans un contexte littéraire français plus large dans lequel dominent les idées anti-colonialistes. Ainsi, le chapitre XI du livre VI fournit un des motifs les plus connus de la représentation de la conquête du Mexique par la force coloniale espagnole: celui du roi aztèque Cuauthémoc (Guatimosin), qui étant lui-même torturé par le conquistador Julián de Alderete, répond à son favori qui se plaint des peines: „Et moi suis-je sur des roses? “ La scène décrite par Raynal remonte à la description de la torture du roi aztèque donné par Montaigne dans ses Essais (en suivant la chronique de López de Gómara) et à celle donné par Rousseau dans le Discours sur les sciences et les arts. La citation a connue une grande diffusion dans la littérature du 18e siècle. Ainsi, les derniers mots de Cuauhtémoc se trouvent dans l’Essai sur les mœurs de Voltaire et presque littéralement dans l’Encyclopédie dans l’article sur le Méxique. Le motif se trouve également dans la préface à la sixième édition de l’Histoire de la conquête du Mexique de Solís et dans la pièce fameuse Les Incas de Marmontel. Une description des tortures de Cuauhtémoc qui ressemble encore plus à celle donnée par Raynal se trouve dans l’article « Mexico » du supplément de l’Encyclopédie qui se réfère directement à l’HDI.
L’analyse du motif du „lit de roses“ – de Montaigne jusqu’à Marmontel – nous offre deux perspectives: d’une part, il nous permet de démontrer les vastes relations intertextuelles de l’HDI avec l’historiographie et la littérature de l’époque, d’autre part il se prête à analyser le développement et l’impact du discours anti-colonialiste français des Lumières. Je me propose de traiter ces deux aspects dans mon exposé qui sera tenu en langue française.
