Michel Brix (Université de Namur)
Diderot et la malédiction de l'homme blanc
Dans le Supplement au Voyage de Bougainville, Diderot a développé une réflexion sur le voyage et la colonisation qui, à mon avis, n'a pas toujours été bien comprise par les commentateurs. Je me propose de reprendre la question qui ne me paraît pas porter sur l'opposition, ou la mise en concurrence, entre deux modèles de civilisation - le "primitivisme" (ou supposé tel) de Tahiti et la société "évoluée" de l'Europe - mais bien sur une sorte de "charte" des voyages, à respecter par tout voyageur. Quant à l'intention anticolonialiste de Diderot, dans le Supplement, elle semble des plus claires et, selon la lecture que je propose, elle va même bien au-delà de la simple position de principe : l'auteur prévoit en effet les conséquences catastrophiques (auxquelles nous sommes plus que jamais sensibles aujourd'hui) des voyages effectués par les Européens, à partir du XVe siècle, jusque dans les régions les plus éloignées du monde. Là réside, comme je voudrais le mettre en évidence, l'étonnante "modernité" du Supplément (ou en tout cas une de ses leçons, qui est encore valable de nos jours).
