Antonella Alimento (Università di Pisa)
Entre «rivalité d’émulation» et liberté commerciale: la présence de l’école de Gournay dans l’Histoire philosophique des deux Indes

Dans ma communication je me propose d’analyser la problématique de l’exploitation des sources imprimées, faisant ressortir la présence dans l’ouvrage de Raynal des écrits et des arguments développés par l’école de Vincent de Gournay; en particulier l’Histoire du commerce des colonies angloises dans l’Amérique septentrionale, fruit de la collaboration entre Forbonnais et Butel Dumont, se révèle centrale dans l’interprétation que Raynal donna des établissements anglais dans l’Amérique septentrionale ; en effet il semble partager la conviction que, comme il est dit dans l’Avertissement, «Ce sont ces colonies qui, par les productions qu’elles fournissent, font pencher la balance du commerce en faveur des Anglois».

Convaincue que la «balance politique de l’Europe» dépendait désormais de la «balance du commerce», l’école de Gournay chercha à assurer un rôle de grande puissance à la France à travers une capacité accrue de gagner la concurrence sur les marchés internationaux. D’autre part, le projet de «rivalité d’émulation» poursuivi par l’école de Gournay impliqua le rejet de la logique des représailles, qui s’exprimait dans l’émanation d’Actes de navigation, car il impliquait un accroissement de la productivité française ainsi que de la concurrence intérieure.

Faisant prévaloir une hypothèse de relations internationales qui subordonnait le maintien de l’équilibre sur terre à l’établissement de l’«équilibre maritime», l’école de Gournay avait en outre poussé la monarchie française à se transformer en une véritable puissance coloniale, à ne pas «oublier» ses colonies, et surtout à changer son attitude de «reluctant imperialist». Forbonnais en particulier, tout en contrastant les ambitions territoriales des colons, qu’il regarde comme faux patriotes, élabore un projet de nation commerçante qui subordonna les intérêts des colonies à ceux de la métropole. Dans les Eléments du commerce il soutint en outre que les colonies à comptoirs, c’est-à-dire les colonies d’exploitation, ne devaient pas être conquérantes, et cita l’exemple des Anglais, seul peuple à avoir bien compris le commerce avec l’Inde car «ils y sont les moins puissans en possessions».

Quel rôle jouent ces arguments dans la nouvelle vision de la politique extérieure et des relations commerciales de la France, y compris les rapports entre la métropole et les colonies, qui se dessine dans l’Histoire de Raynal ? Jusqu’à quel point les raisons développées tout au long des années soixante et soixante-dix par l’école de Gournay influencèrent-t-elles le discours anti-colonial élaboré par Raynal dans les dix-neuf livres de l’Histoire, et en particulier dans le livre XVII ? En effet, si on connaît l’importance que le projet de « nation agricole » élaboré par l’école physiocratique joua dans la prise de position anti-esclavagiste présente dans l’Histoire, reste encore à mieux cerner l’influence que le projet de « nation commerçante » élaboré par l’école de Gournay joua dans le discours anti-colonial élaboré par Raynal.